La boîte bleue Ma sœur Élodie est arrivée avec vingt minutes de retard, deux cafés et trois rouleaux de sacs-poubelle. Elle a posé les cafés sur le parquet, juste à l’endroit où notre mère avait laissé une marque ronde avec un pot de fleurs. « Tu aurais pu prendre du ruban adhésif », ai-je dit. « Bonjour à toi aussi. » Elle a retiré son manteau sans se presser, puis elle a regardé les cartons alignés contre le mur. J’avais écrit dessus vaisselle, vêtements, livres et résidence, avec les grosses lettres noires que j’utilisais au bureau. Notre mère avait choisi un logement plus petit, à l’autre bout de Lille, dans une résidence avec un ascenseur et un jardin commun. Elle nous avait laissé l’appartement jusqu’au lundi, comme si deux jours suffisaient pour partager quarante ans sans faire d’erreur. « Tu as déjà commencé », a dit Élodie. « J’étais là à huit heures. » « Maman voulait qu’on décide ensemble. » « Elle veut surtout qu’on rende les clés lundi. » Élodie a bu une gorgée de café et a grimacé parce qu’il était déjà froid. Elle examinait mes cartons comme une inspectrice qui cherchait une faute, alors que j’avais fait le travail qu’elle évitait depuis trois semaines. Dans le buffet, j’avais trouvé six services à café incomplets, des factures anciennes et un paquet de bougies jamais ouvert. J’avais gardé deux tasses pour notre mère et mis le reste dans le carton destiné aux dons. « Les tasses jaunes vont à la résidence », a dit Élodie. « Elle n’a pas la place. » « Elle les aime. » « Elle aime aussi ses vingt-sept torchons, mais elle ne peut pas dormir dessous. » Élodie a repris les tasses jaunes et les a enveloppées dans un journal. Je l’ai laissée faire, car discuter de deux tasses aurait retardé les choses sans modifier le résultat final. Nous avons vidé les étagères en silence pendant près d’une heure. Elle lisait chaque carte postale, tandis que je séparais ce qui servait de ce qui prenait seulement de la place. Quand elle reposait un objet dans la mauvaise pile, je le déplaçais après son passage. Au fond d’un tiroir, sous des nappes raides, Élodie a découvert une enveloppe brune. Elle contenait une trentaine de photographies, certaines coupées de travers, d’autres collées entre elles par l’humidité. « On garde tout », a-t-elle dit. « Regarde au moins avant. » « Ce sont des photos de famille. » « Il y en a quatre du même gâteau. » Elle s’est assise par terre et a posé les photographies autour d’elle. Notre mère apparaissait devant une tente, sur un balcon, dans une cuisine ancienne que je reconnaissais à peine. Élodie me tendait parfois une image, mais je répondais par un signe pour qu’elle avance. Puis elle a cessé de tourner les photographies. Elle tenait une petite image mate, plus sombre que les autres, avec une bande blanche sur un côté. « Celle-là, non », ai-je dit. Élodie a levé les yeux. « Pourquoi ? » « Elle est ratée. » « On voit très bien. » « Elle est sombre, et le visage de maman est coupé. » Élodie a frotté la surface avec son pouce. Je lui ai demandé de me la donner, mais elle l’a posée sur sa cuisse, sous sa main ouverte. Sur la photographie, notre mère se penchait vers un gâteau couvert de crème. Elle avait encore ses cheveux bruns et portait le chemisier blanc qu’elle réservait aux repas du dimanche. Derrière elle, la porte du buffet était ouverte, et j’étais debout devant l’étagère du haut. « Tu veux vraiment garder une photo où personne ne regarde l’appareil ? » ai-je demandé. « Oui. » « Pour quoi faire ? » « La garder. » Je lui ai rappelé qu’elle vivait dans un appartement plus petit que le mien et qu’elle refusait déjà les albums. Elle a répondu qu’une photographie ne prenait aucune place, ce qui était faux quand une photographie restait entre deux personnes. Elle a glissé l’image dans la poche de son jean. Ensuite, elle a repris les nappes comme si le sujet était terminé. Dans la cuisine, nous avons mangé debout, au-dessus de l’évier, parce que la table était partie la veille. Élodie avait apporté deux parts de tarte aux poireaux, mais elle avait oublié les couverts. Nous avons utilisé une cuillère et un petit couteau trouvés dans le dernier tiroir. « Tu as mis les rideaux où ? » a-t-elle demandé. « Dans le sac des tissus. » « Maman les voulait. » « Maman a dit qu’elle ne savait pas. » « Avec toi, cela veut toujours dire non. » J’ai raclé la crème froide au bord de l’assiette. Élodie gardait une main dans sa poche, et le coin de la photographie apparaissait chaque fois qu’elle se tournait. Le téléphone d’Élodie a sonné. Notre mère voulait savoir si nous avions retrouvé sa boîte bleue, une vieille boîte à biscuits où elle rangeait des boutons, des clés et parfois de l’argent. « Pas encore », a dit Élodie. « Claire a peut-être décidé qu’elle ne servait à rien. » J’ai tendu la main vers le téléphone. « Ne l’écoute pas. On cherche. » Notre mère a demandé si nous avions mangé, puis si l’appartement semblait déjà vide. Élodie a répondu que non, pas vraiment, et j’ai regardé les murs nus, les fils sans lampes et la trace claire laissée par l’armoire. « Je passerai demain », a dit notre mère. « Ce n’est pas nécessaire », ai-je répondu trop vite. « On t’apporte tout ce soir. » Après l’appel, Élodie a posé le téléphone près de l’évier. « Elle a le droit de venir. » « Elle nous a demandé de vider l’appartement. » « Vider ne veut pas dire effacer. » « Et garder ne veut pas dire comprendre. » Elle m’a regardée quelques secondes, puis elle a repris son assiette. Je savais qu’elle attendait une phrase plus précise, mais elle ne m’a pas aidée à la trouver. Nous avons découvert la boîte bleue au-dessus du réfrigérateur, derrière un plateau couvert de graisse. La peinture était rayée autour du couvercle, et une fleur dorée restait visible sous la poussière. Élodie l’a ouverte. Il y avait des boutons, deux piles usées, une clé sans étiquette et une enveloppe portant le mot vacances. L’enveloppe était vide. « Tu te souviens de ça ? » a-t-elle demandé. « De la boîte, oui. » « Je ne parle pas de la boîte. » J’ai pris l’enveloppe et je l’ai jetée dans le sac-poubelle. Elle n’a pas essayé de la récupérer, mais sa main est retournée vers la poche où se trouvait la photographie. À cinq heures, il ne restait plus que les cartons, les sacs et deux chaises pliantes. La pluie frappait la porte vitrée du petit balcon, et l’appartement sentait le carton humide et la poussière chaude. Nous avons transporté les premiers cartons jusqu’à la camionnette louée. Élodie descendait lentement, en tenant chaque carton contre elle, tandis que j’en portais deux à la fois pour gagner un trajet. Quand nous sommes remontées, elle a placé la boîte bleue dans le carton marqué résidence. Puis elle a sorti la photographie de sa poche et l’a posée à l’intérieur, sur les boutons. « Non », ai-je dit. « Elle reste avec maman. » « Maman ne l’a jamais demandée. » « Elle n’a pas demandé qu’on la jette. » Je me suis penchée pour prendre la photographie, mais Élodie a rabattu le couvercle de la boîte. Sa paume reposait dessus, ferme, avec une petite coupure rouge près du pouce. « Donne-la-moi », ai-je dit. « Pourquoi ? » « Parce que je m’occupe des photos. » « Depuis quand ? » Nous étions si proches que je sentais le café froid dans son souffle. Elle aurait pu dire ce qu’elle avait vu ce dimanche-là, mais elle a seulement poussé la boîte plus loin dans le carton. J’ai revu l’image sans avoir besoin de la tenir. Dans le premier plan, notre mère riait devant ses bougies, le visage à moitié coupé par le bord blanc. Derrière elle, ma main sortait de la boîte bleue avec deux billets pliés entre les doigts. Dans le miroir du buffet, on distinguait Élodie, immobile près de l’appareil. Elle ne regardait ni le gâteau ni notre mère. Elle me regardait, moi. « Ferme le carton », a-t-elle dit. J’ai tiré le ruban adhésif sur toute la longueur, puis j’ai ajouté une seconde bande. Élodie a emporté le carton vers l’escalier sans me demander de l’aider. J’ai attendu d’entendre la porte du bas, j’ai coupé les deux bandes avec le petit couteau, et j’ai repris la photographie.