La meilleure copie Camille avait étalé le plan du musée sur une grande table tachée de peinture. L’atelier se trouvait sous les toits, dans une rue calme de Lyon. La pluie frappait les vitres, et le dernier bus venait de passer en bas. Malik a posé trois badges près du plan. Le premier était blanc, le deuxième était gris, et le troisième portait son vrai nom. « Le badge blanc ouvre la cour et l’entrée de service, a-t-il dit. Le gris ouvre la salle huit. Mon badge ne quitte pas ma poche. » Camille a montré une ligne rouge sur le plan. « Nous entrons avec l’équipe de nettoyage à une heure dix. À une heure douze, Malik coupe l’alarme de la salle. À une heure vingt-six, elle revient. » « Quatorze minutes », a dit Léa. Elle était assise près du radiateur, avec de la peinture bleue sur les doigts. Derrière elle, une toile était cachée sous un drap propre. « Douze minutes, a corrigé Camille. Nous gardons deux minutes pour les problèmes. » Malik a pris un biscuit dans une boîte en métal. « Les problèmes ne regardent jamais l’heure », a-t-il dit. Camille n’a pas répondu. Elle avait déjà transporté des œuvres pour le musée Bellune, avant sa condamnation. Si la police la retrouvait dans une galerie fermée, son sursis ne la protégerait plus. Elle a posé un doigt sur un petit carré noir. « Le bouton d’urgence reste actif. Personne ne le touche, même par accident. » « Il y aura quelqu’un dans la salle ? » a demandé Léa. « Non, a répondu Malik. Deux agents lavent le hall. Un autre nettoie les bureaux. La directrice quitte toujours le musée avant minuit. » Camille a regardé Léa. « Montre-nous la copie. » Léa a retiré le drap. Une femme en robe sombre tenait une lampe devant une fenêtre. Sa main gauche reposait sur la table, et son visage sortait à peine de l’ombre. Le tableau s’appelait La Veilleuse. Il portait la signature d’Étienne Varenne, un peintre oublié que le musée essayait de rendre célèbre. Malik s’est approché. « On dirait le vrai. » « C’est le but », a dit Camille. Pourtant, Camille connaissait l’original. Dans l’original, la femme semblait attendre sans savoir quoi. Dans la copie, elle attendait quelqu’un. « Tu as changé ses yeux », a dit Camille. Léa a nettoyé son pouce avec un chiffon. « La photo du musée était mauvaise. J’ai travaillé avec leurs images de détail. » « Tu as changé ses yeux », a répété Camille. « J’ai seulement rendu le regard plus clair. » Malik a comparé la copie avec une image sur son téléphone. « La main aussi est différente. » « La main de Varenne était ratée », a dit Léa. Camille a tiré le drap sur la toile. « Vidal paie pour un Varenne, pas pour un tableau meilleur que Varenne. » « Vidal ne regarde que les signatures », a répondu Léa. « Alors donne-lui la bonne signature. » Léa avait déjà copié le nom du peintre dans le coin inférieur. Elle a posé le chiffon dessus, comme si elle voulait le cacher. Malik a fermé la boîte de biscuits. « Vidal a avancé l’argent, a-t-il dit. S’il ne reçoit rien demain, il le reprend. » « Il reprend plus que son argent », a dit Camille. Personne n’a demandé ce que cela voulait dire. Camille a roulé le plan et a vérifié sa montre. « Nous partons dans vingt minutes. Léa, tu ne corriges plus rien. » « C’est terminé », a dit Léa. Camille a regardé la femme peinte sous le drap. « J’espère bien. » La camionnette de nettoyage est entrée dans la cour du musée à une heure neuf. Malik conduisait, avec une veste verte et une casquette trop large. Camille et Léa étaient assises derrière des seaux, des balais et une machine à laver le sol. À l’entrée, Malik a présenté le badge blanc. Une lumière verte s’est allumée, puis la grille s’est ouverte. « Une minute d’avance », a murmuré Camille. « Tu voulais deux minutes pour les problèmes », a répondu Malik. Ils ont poussé le matériel dans un long couloir de service. L’air sentait le savon et la pierre mouillée. Au bout du couloir, deux agents passaient une machine bruyante dans le hall. Malik leur a fait un signe de la main. « La salle huit est pour nous », leur a-t-il dit. L’un des agents a levé le pouce sans arrêter la machine. Malik a continué jusqu’à une porte grise, puis il a utilisé le deuxième badge. La salle huit était presque noire. Seules les lampes de sécurité éclairaient les cadres. La Veilleuse était accrochée seule sur un mur bleu. Camille a fermé la porte derrière eux. « Maintenant. » Malik a ouvert une petite boîte électrique avec une clé plate. Il a appuyé sur deux boutons, et un voyant rouge s’est éteint. « Alarme coupée », a-t-il dit. Léa a sorti la copie d’une caisse protégée par de la mousse. Camille avait préparé les outils dans l’ordre où elle en aurait besoin. Elle a retiré deux vis, soulevé le cadre original et dégagé le câble de sécurité. « Six minutes », a dit Malik. « Arrête de compter à voix haute », a répondu Camille. Le vrai tableau était plus lourd que prévu. Camille l’a posé dans la caisse, tandis que Léa installait la copie. Les mesures étaient exactes, et les nouveaux crochets sont entrés sans bruit. Léa a reculé pour vérifier le cadre. Sous les faibles lampes, la femme semblait tenir une vraie lumière. Son regard traversait la salle et tombait directement sur la porte. Malik a cessé de surveiller sa montre. « Ce n’était pas comme ça avant », a-t-il dit. « Si », a répondu Léa. « Non. Avant, elle regardait la table. Maintenant, elle nous regarde. » Camille a fermé la caisse de l’original. « Nous discuterons de ses yeux dehors. » Une clé a tourné dans la porte. Camille a éteint sa lampe. Malik a poussé la caisse derrière un banc, mais Léa est restée devant le tableau. La porte s’est ouverte, et Madame Ravel est entrée. La directrice du musée portait un manteau noir sur sa robe de travail. Elle tenait un parapluie fermé et un dossier sous le bras. Elle a regardé Malik, puis Camille, puis les outils sur le sol. « Que faites-vous ici ? » Malik a montré sa veste verte. « Nettoyage spécial, madame. On nous a demandé de vérifier le mur. » Madame Ravel n’a même pas regardé son badge. Ses yeux se sont arrêtés sur La Veilleuse. « Ce tableau n’est pas celui d’Étienne Varenne », a-t-elle dit. Léa a fait un pas vers elle. « Pourquoi dites-vous cela ? » « Parce que je regarde ce tableau depuis onze ans. » Camille a déplacé son pied devant la caisse. « Nous allons appeler notre responsable. Il y a sûrement une erreur. » Madame Ravel s’est approchée du tableau. Elle a étudié la main posée sur la table, puis le visage de la femme. « Varenne ne savait pas peindre cette main, a-t-elle dit. Il l’a cachée dans l’ombre. Vous, vous lui avez donné du poids. » Léa n’a rien répondu. « Et le regard était vide, a continué Madame Ravel. Celui-ci ne l’est pas. » Sa main droite a glissé vers le bouton d’urgence près de la porte. « Ne faites pas ça », a dit Camille. Madame Ravel a appuyé. Un bruit sec a couru dans les murs. Au bout du couloir, une porte métallique a commencé à descendre. Malik a juré et s’est précipité dehors. Il a placé le manche d’un balai sous la porte, mais le métal continuait à pousser. « Trois minutes avant le verrouillage total ! » a-t-il crié. Camille a saisi la caisse. Madame Ravel a posé son pied dessus. « Lâchez-la », a dit Camille. « L’original est dedans ? » « Écartez-vous. » « Répondez-moi. » Léa a pris Madame Ravel par le bras, sans serrer. « Oui, l’original est dedans. » Madame Ravel a regardé la copie une nouvelle fois. Le signal d’urgence répétait une note courte et froide. « Alors emportez l’original », a-t-elle dit. Camille a cru avoir mal entendu. « Quoi ? » « Emportez Varenne et laissez-moi celui-ci. » Malik retenait toujours la porte avec le balai. Le manche commençait à plier. « Camille, il faut partir ! » Camille n’a pas bougé. « Vous avez déclenché l’alerte. » « Je peux l’arrêter depuis mon bureau, a dit Madame Ravel. Je peux aussi donner le code de la sortie nord. » « Pourquoi feriez-vous cela ? » Madame Ravel a montré La Veilleuse. « Le musée possède un nom, une date et une toile médiocre. Maintenant, il peut posséder un bon tableau. » Léa a baissé les yeux vers ses doigts tachés. « C’est une copie », a-t-elle dit. « Non, a répondu Madame Ravel. C’est un faux. Une copie respecte les fautes. » Camille a entendu le balai se fendre dans le couloir. « Quel est le code ? » a-t-elle demandé. Madame Ravel a sorti une carte de sa poche. « Vous laissez le faux au mur. Vous prenez l’original. Demain, je parle d’un problème électrique. » « Et après ? » « Après, Malik continue à travailler ici, et personne ne prononce votre nom. » Malik a tourné la tête. « Vous connaissez mon nom ? » Madame Ravel a désigné le vrai badge qui dépassait de sa poche. « Vous auriez dû suivre votre propre règle. » Camille a regardé Léa. « On accepte. » « Tu n’as pas demandé mon avis », a dit Léa. « Nous n’avons plus le temps. » Madame Ravel a tendu la carte à Camille. « Deux, neuf, quatre, un. La sortie donne sur la cour arrière. » « Si le code est faux, nous revenons », a dit Camille. « Si le code est faux, vous ne revenez nulle part. » Camille et Léa ont soulevé la caisse. Malik a retiré le balai au dernier moment et a roulé sous la porte. Camille a poussé la caisse après lui, puis Léa est passée. Le métal a touché le sol derrière sa chaussure. Ils ont couru dans le couloir de service. Camille a composé le code, et la porte nord s’est ouverte sur la pluie. Une seconde plus tard, le signal d’urgence s’est arrêté. Dans la camionnette, personne n’a parlé pendant plusieurs rues. L’original reposait entre eux, fermé dans sa caisse. Malik a retiré son vrai badge et l’a jeté par la fenêtre. « Elle va nous tenir avec ça », a-t-il dit. Camille a regardé les lumières du musée disparaître derrière la pluie. « Seulement si nous lui laissons la corde. » Léa gardait les mains sur ses genoux. « Elle a gardé mon tableau », a-t-elle dit. « Elle a gardé un faux Varenne », a répondu Camille. Léa a tourné la tête vers la vitre. « C’est bien ce que j’ai dit. » Trois jours plus tard, Vidal avait payé le reste de la somme. L’original avait quitté Lyon dans une caisse de matériel de cuisine. Camille avait donné sa part à Malik, puis elle avait posé l’argent de Léa sur la table de l’atelier. Léa n’y avait pas touché. Dans l’après-midi, elle est retournée seule au musée Bellune. Elle a acheté un billet et laissé son manteau au vestiaire. Personne ne lui a demandé son nom. La salle huit était pleine. Des visiteurs se tenaient devant La Veilleuse, et deux personnes attendaient même dans le couloir. Une nouvelle lumière éclairait le tableau. Léa est restée derrière le groupe. Elle entendait des phrases courtes autour d’elle. « On dirait qu’elle attend quelqu’un. » « Regarde sa main. » « La lampe semble chaude. » Madame Ravel se tenait près de la porte. Quand le groupe est parti, elle s’est approchée de Léa. « Votre ami travaille toujours ici », a-t-elle dit. « Je ne suis pas venue pour Malik. » « Vidal a aimé l’original ? » Léa a regardé Madame Ravel. « Vous connaissez aussi Vidal ? » « Je connais les gens qui achètent ce que les musées ne peuvent pas vendre. » Sur le mur, une petite plaque portait le nom d’Étienne Varenne. Elle annonçait aussi que le tableau avait retrouvé son éclat après un nettoyage récent. « Vous mentez mieux que nous », a dit Léa. « C’est mon métier de choisir ce que le public doit voir. » « Et vous avez choisi mon tableau. » Madame Ravel a regardé la femme à la lampe. « J’ai choisi le meilleur. » Léa s’est dirigée vers la sortie. Près de l’escalier, un grand livre permettait aux visiteurs de laisser un message. Elle a pris le stylo attaché à la table. Dans le livre des visiteurs, Léa a écrit : « La Veilleuse, de Léa Sorel. »