Le livre des promesses La pluie frappait les vitres de l’atelier quand le livre est revenu pour la septième fois. Éléonore l’a trouvé devant sa porte, posé sur les pierres mouillées, sans paquet ni message. La couverture de cuir gris portait encore les marques de ses six réparations. Une couture neuve courait le long du dos, mais plusieurs fils étaient déjà cassés. Une tache sombre couvrait le coin qu’elle avait nettoyé la veille. Éléonore a pris le livre avec un chiffon et l’a posé sur sa grande table. Dans son atelier, elle réparait les contrats de mariage, les livres de cuisine et les lettres gardées trop longtemps. Elle remplaçait le papier, préparait la colle et travaillait le cuir jusqu’à ce qu’il redevienne souple. Pour les dégâts ordinaires, ses mains suffisaient. Pour les dégâts impossibles, elle donnait autre chose. Quand elle avait réparé une boîte à musique brûlée, elle avait oublié la chanson que la boîte jouait. Quand elle avait sauvé un journal tombé dans l’eau, elle avait perdu le souvenir d’un été entier. Chaque objet gardait sa forme, mais Éléonore laissait quelque chose d’elle dans la réparation. Le livre gris, lui, prenait sans jamais guérir. Éléonore a ouvert la couverture avec la pointe de son couteau. Une page neuve attendait après le dernier chapitre, alors que le livre avait été vide à cet endroit la veille. L’encre semblait encore humide. « À minuit, la relieuse ouvrira le livre devant la reine. Elle demandera le retour de ce qu’elle a perdu. L’homme sans ombre lui offrira sa main, puis il la trahira. » Éléonore a relu la dernière phrase et a fermé le livre. Quelqu’un a frappé trois coups contre la porte. L’homme qui est entré portait un manteau noir trempé par la pluie. Ses cheveux collaient à son front, et une ligne d’encre montait de son col jusqu’à sa mâchoire. La lumière de la lampe tombait derrière lui, mais aucune ombre ne touchait le sol. « Vous auriez pu attendre que j’ouvre », a dit Éléonore. « Vous auriez pu ne pas prendre le livre. » « Il était devant ma porte. » « Il revient toujours à la personne qui peut le réparer. » Éléonore a gardé son couteau dans la main. « Vous savez donc ce que c’est. » « Je sais ce qu’il veut. » « Un livre ne veut rien. » L’homme a regardé la couverture grise. « Celui-ci veut que les promesses soient tenues. » Éléonore a tiré la page neuve vers lui. « Êtes-vous l’homme sans ombre ? » « Je m’appelle Soren. » « Ce n’était pas ma question. » Soren a posé sa main près du livre, sans le toucher. Une fine marque noire entourait son poignet comme un bracelet fermé. « Oui », a-t-il répondu. « Et vous devez venir avec moi avant minuit. » « Pour rencontrer votre reine ? » « Ma reine n’est pas mon choix. » Éléonore a levé son couteau entre eux. « Le livre dit que vous allez me trahir. » « Le livre écrit ce qui doit arriver si personne ne change le prix. » « Quel prix ? » Soren a enfin touché la couverture. Les lampes ont baissé, et sa marque noire s’est serrée autour de son poignet. « Vos souvenirs ne sont pas détruits », a-t-il dit. « La cour les garde. Réparez le livre, et la reine vous les rendra. » Éléonore n’a pas demandé comment il connaissait ses pertes. Elle a rangé son couteau, enveloppé le livre dans une toile et pris son manteau. « Si vous mentez, je vous laisse dans votre cour avec votre livre. » Soren a ouvert la porte de l’atelier. « Si je mens, vous ne retrouverez peut-être pas la sortie. » Derrière la porte, la rue avait disparu. Un long passage descendait vers une salle éclairée par des flammes bleues. Les murs étaient couverts de pages fixées avec des clous noirs. Certaines pages portaient des signatures, et d’autres ne montraient que des traces de doigts. Soren marchait devant Éléonore, mais il regardait souvent le livre qu’elle serrait contre elle. Au bout du passage, une femme attendait sur un siège de bois blanc. Elle portait une robe simple et une bague noire à l’index. « Éléonore », a dit la femme. « Vous m’avez fait attendre sept fois. » « Vous auriez pu prendre rendez-vous. » La femme a observé le couteau de relieuse attaché à sa ceinture. « Je suis Maëlle, et cette cour protège les promesses qui tiennent notre monde ensemble. » « Alors votre cour fait mal son travail. Votre livre tombe en morceaux. » Maëlle a posé deux doigts sur sa bague. « Le livre a été abîmé par ceux qui promettent sans tenir parole. Chaque promesse cassée ouvre une nouvelle blessure. » Éléonore a regardé les milliers de pages sur les murs. « Vous voulez que je prenne toutes ces blessures en moi. » « Je veux que vous répariez ce qui doit l’être. » « Ce n’est pas la même phrase. » Soren s’est placé entre elles. « Vous avez promis de lui rendre ce que son pouvoir a pris. » Maëlle lui a lancé un regard froid. « Je n’ai pas oublié notre accord. » « Montrez-moi mes souvenirs », a dit Éléonore. Maëlle a tourné sa bague, et une porte étroite est apparue dans le mur. Derrière la porte, de petits flacons remplissaient des étagères. Dans l’un d’eux, une musique tournait comme une fumée claire. Dans un autre, le soleil brillait sur une table couverte de fruits rouges. Éléonore a reconnu la chanson perdue et l’été absent. Elle a fait un pas, mais la porte s’est refermée. « Après la réparation », a dit Maëlle. « Avant », a répondu Éléonore. « Vous êtes dans ma cour. » « Et vous avez besoin de mes mains. » Le silence a rempli la salle. Soren ne regardait ni la reine ni Éléonore. Il fixait sa marque noire, qui battait sous sa peau comme un second cœur. Maëlle s’est levée. « Vous retrouverez chaque souvenir si le livre est fermé avant minuit. Si vous échouez, vos mains serviront la cour jusqu’à votre mort. » « Non », a dit Éléonore. Maëlle a incliné la tête. « Non ? » « Soren partagera le prix avec moi. » Soren a enfin levé les yeux. « Vous avez lu ce qu’il fera. » « Justement. Un homme occupé à souffrir a moins de temps pour trahir. » Maëlle a tendu sa main portant la bague. « Soren partagera le prix, mais vous accepterez ensemble tout ce que la réparation demande. » Éléonore a regardé Soren. « Vous pouvez refuser. » « Non », a-t-il dit doucement. « Je ne peux pas. » Éléonore a compris que cette réponse concernait plus que la marque autour de son poignet. Elle a posé sa main sur celle de Maëlle, puis Soren a couvert leurs doigts avec les siens. La bague noire est devenue brûlante. Quand Éléonore a rouvert les yeux, elle se trouvait dans son atelier. La porte était fermée, et minuit approchait sur la petite horloge. Soren était assis de l’autre côté de la table, aussi pâle que le papier devant lui. « La cour nous a renvoyés », a dit Éléonore. « La cour préfère que les travaux dangereux arrivent ailleurs. » Elle a retiré la toile qui protégeait le livre. Une nouvelle fente traversait maintenant la couverture, du haut jusqu’au bas. « Tenez le dos », a-t-elle ordonné. Soren a posé ses deux mains sur le cuir. Éléonore a préparé du fil, une aiguille courbe et une colle claire. Elle a commencé par retirer les anciennes coutures, une à une, tandis que le livre tremblait sous leurs doigts. À la troisième couture, une coupure est apparue sur la paume de Soren. À la cinquième, Éléonore a oublié le nom de la rue où elle habitait. Elle connaissait encore le chemin vers sa porte, mais le mot avait disparu. « Arrêtez », a dit Soren. « Nous avons accepté ensemble. » « Vous ne savez pas ce que le livre va prendre. » « Vous le savez peut-être. » Soren a serré le cuir plus fort. « Ma liberté est écrite dans ce livre. Maëlle m’a promis de me libérer si je lui apportais la personne capable de le réparer. » Éléonore a passé l’aiguille dans le dos fendu. « Voilà donc la trahison. » « Oui. » « Vous m’avez apportée à la cour comme un outil. » « Oui. » Le fil s’est tendu, et une seconde coupure a traversé la main de Soren. Il n’a pas bougé. « Pourquoi partagez-vous le prix ? » a demandé Éléonore. « Parce que la liberté offerte par Maëlle porte toujours une chaîne. » Éléonore a ouvert le livre au premier chapitre. Les lettres bougeaient sous la lumière, comme des insectes pris dans de l’huile. Une phrase disparaissait chaque fois qu’elle essayait de la lire. « Le problème n’est pas la couverture », a-t-elle dit. « Le problème est la première promesse. » Elle a glissé son couteau sous le cuir du dos. Soren a voulu retenir son bras, mais la marque noire a tiré sa main contre la table. « Si vous ouvrez le dos, vous trouverez le lien de la cour », a-t-il dit. « Personne ne doit le lire. » « Maëlle vous a ordonné de dire cela ? » « Elle m’a ordonné de vous arrêter. » « Pourtant, votre autre main est libre. » Soren a regardé sa main libre, posée à quelques doigts du couteau. Il l’a lentement retirée. Éléonore a coupé le cuir. Sous les fils et la colle, une bande de papier était cachée dans le dos. L’écriture était ancienne, mais les mots restaient nets. « Celui qui ferme toutes les dettes prend la place de celle qui les porte. » Soren a fermé les yeux. Éléonore a compris pourquoi le livre revenait toujours. Il ne cherchait pas seulement une réparation. Il cherchait une personne assez capable, ou assez folle, pour accepter toutes les promesses cassées de la cour. « Vous connaissiez cette phrase », a dit Éléonore. « J’en connaissais une partie. » « Quelle partie ? » « Celle où quelqu’un prend la place de Maëlle. » L’horloge a commencé à sonner minuit. Au premier coup, les pages se sont tournées seules. Au deuxième, les fils cassés se sont dressés comme des cheveux dans le vent. Au troisième, la marque de Soren a quitté son poignet et a glissé vers Éléonore. Elle a saisi le fil neuf et l’a noué autour de leurs deux mains. « Vous vouliez partager le prix », a-t-elle dit. « Partagez aussi la place. » Soren a tiré contre le fil, mais Éléonore avait déjà passé l’aiguille dans la bande cachée. Une douleur froide a traversé ses doigts, ses bras et sa poitrine. Des voix ont rempli l’atelier, chacune répétant une promesse oubliée. Soren a crié son nom, puis il a perdu le son au milieu du huitième coup. Son visage est devenu étranger pendant une seconde, comme s’il ne savait plus qui elle était. Éléonore a tenu le fil, même quand le souvenir de la chanson est revenu trop vite et s’est brisé dans sa tête. Au douzième coup, elle a fermé le dernier nœud. Le livre a cessé de trembler. Toutes les coupures de Soren ont disparu, mais une fine ligne noire entourait maintenant l’index d’Éléonore. La même ligne dessinait une bague sur la main de Soren. Une page blanche s’est couverte d’encre entre eux. « La relieuse a fermé le livre, et la reine a perdu son siège. L’homme sans ombre a reçu une moitié de la dette. Quand la porte s’ouvrira, un seul des deux pourra donner un ordre. » Quelqu’un a frappé trois coups contre la porte de l’atelier. Soren s’est levé, mais ses genoux ont touché le sol malgré lui. De l’autre côté de la porte, Maëlle a prononcé le nom d’Éléonore d’une voix qui n’avait plus rien d’une reine. Éléonore a fermé le livre, a gardé la clé dans sa main et a dit à Soren : « Relevez-vous, et dites-moi ce que vous m’avez encore caché. »